« L’atelier est d’abord un lieu d’observation » (fr)

Par Camille Paulhan,

Publié sur thankyouforcoming, décembre 2019

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Je n’y peux rien, les ateliers m’émeuvent ; je voulais proposer pour thankyouforcoming des portraits d’atelier, des propos d’artistes glanés dans ces lieux, devant leurs œuvres. Il n’y est d’ailleurs pas forcément question de ces dernières, mais plutôt de ce qu’un atelier fait à la production artistique, de comment y travaille-t-on, comment y flâne-t-on.
Savoir, au juste, si et comment la lumière spécifique de l’automne sur les carreaux, l’acoustique défaillante ou les odeurs du restaurant mexicain au pied de l’immeuble influent sur les œuvres que produisent les artistes.
Savoir, également, ce qu’on y écoute comme musique, quelles cartes postales ont été punaisées aux murs, si l’on marche sur des bâches, du papier bulle, des points de peinture ou des chutes de papier. Y voir, aussi, les para-œuvres, les infra-œuvres, les pas-tout-à-fait-œuvres, les plus-du-tout-œuvres, et être donc au cœur du moment du choix.
Je n’avais pas très envie qu’apparaissent mes questions, elles se sont donc effacées.


Il est vrai que nous n’en avons jamais discuté ensemble. Je me demandais d’ailleurs même, avec une certaine naïveté, ce qu’un vidéaste pouvait bien faire d’un atelier. Mais la perspective d’en interroger un à ce sujet dans le cadre de ce feuilleton me rendait curieuse. Je ne crois pas tellement à l’idée de l’atelier portable, de l’ordinateur que l’on transporte dans sa sacoche et qui tient lieu de chambre à soi, où que l’on soit, et me doutais bien que l’atelier de Bertrand Dezoteux répondrait à certaines de mes interrogations. Toutefois, celui qu’il partage depuis 2018 à Montrouge avec deux autres de nos collègues bayonnais, Romain Sein et Olivier Passieux, m’a pleinement déconcertée. Son espace comporte en effet deux bureaux parfaitement propres, un fauteuil de travail, de gros ordinateurs. Pas même un stylo bic ou un bloc de post-it pour orner son angle. Je m’en suis d’abord inquiétée : avait-il rangé, fait place nette pour ma venue, cherché à dissimuler un joyeux capharnaüm ? Mais non. Ici, rien de ce qui habite d’ordinaire les ateliers de ses contemporains : aucune carte postale, ni photographie, ni reproduction découpée, finalement aucune image qui vienne troubler l’œil. Rien que le blanc du mur à certains endroits fissuré et le contreplaqué de la mezzanine lorsqu’on lève les yeux au ciel. Et puis, au loin, à travers les fenêtres en hauteur, héritées d’anciens bureaux : d’autres fenêtres en hauteur, d’autres bureaux et des silhouettes qui les hantent en journée. Bertrand m’avait donné rendez-vous un dimanche soir, il faisait déjà nuit quand je suis arrivée, nous étions d’ailleurs probablement seuls dans l’immeuble. L’ascenseur sombre faisait un drôle de bruit, que je n’aurais sans doute pas remarqué quelques heures plus tôt. Tout cela me paraissait bien étrange en arrivant, et parfaitement logique en regagnant seule le métro deux heures plus tard. . (SUITE DU TEXTE APRÈS LES VISUELS…)
• Je me rappelle avoir eu enfant une table à dessin dans ma chambre, séparée du secrétaire où je faisais mes devoirs. Sur cette ancienne table de cuisine en formica – très confort moderne – j’ai beaucoup dessiné, des planches de BD et des illustrations. Plus tard, quand je suis entré à l’école préparatoire de Bayonne, notre enseignant Dominique Berthommé nous a encouragés à changer de format et je me suis mis à peindre sur la table de la terrasse. Je n’avais pas vraiment l’intuition de l’atelier comme un espace à moi. Toutefois, à cette époque, j’ai investi le cellier de mes parents, j’y faisais de petites vidéos avec des amis du lycée puis de la prépa. Ce n’était pas une pièce neutre, il était rempli d’objets de famille, dont une collection de très beaux coquillages que j’ai d’ailleurs peints comme un vandale, un vrai carnage. J’ai commencé à collectionner des images, mais sans les accrocher au mur. C’est un lieu qui a été important pour moi, d’ailleurs je viens très récemment d’acheter un cellier dans l’immeuble de mes parents, afin d’avoir un atelier à Bayonne quand je m’y rends. Après la classe préparatoire, je suis allé aux Beaux-Arts d’Angoulême, et je n’ai pas le souvenir d’avoir beaucoup travaillé dans l’école, je préférais continuer mes dessins et monter mes vidéos chez moi. Au bout de deux ans, je suis entré aux Arts décoratifs de Strasbourg, en section art, dans un groupe mené par Manfred Sternjakob. Il était habillé tout en jean, portait des santiags, une ceinture de shérif ; il était assez provocateur, et le personnage m’a bien plu. Il aimait marcher, pousser les étudiants à bout, les mettre en face de l’épreuve à travers des rituels initiatiques. Il m’a emmené faire du ski de fond, je n’en avais jamais fait et je me suis écroulé au bout de deux jours. L’atelier était surtout investi par les peintres, et je continuais à travailler chez moi, pour les bandes dessinées, et à l’extérieur, pour tourner mes vidéos. J’organisais chez moi des soirées vidéo : le droit d’entrée était justement d’amener une vidéo, et c’était en général très drôle parce que très différent de ce que tout le monde produisait à l’école. Mon espace personnel pour travailler demeurait assez sobre, avec une table à dessin, un bureau sur lequel j’avais mon ordinateur et au mur une affiche d’un chanteur autrichien nommé Franz, en habit traditionnel, portant de la main gauche une guitare électrique et de la main droite un saxophone. J’avais également accroché une vieille lithographie offerte par ma grand-mère, sur laquelle on lisait une phrase disant quelque chose comme « Celui qui critiquera l’artiste sera mis à mort ». Après Angoulême, je suis parti étudier au Fresnoy, où il n’y a pas vraiment d’atelier, car l’école fonctionne selon la culture du projet. Ce manque d’atelier est devenu une revendication de ma promotion quand nous étions en deuxième année. J’ai alors obtenu une loge, un espace assez petit, sans fenêtre, pour travailler. J’ai passé trois mois non-stop là-dedans afin d’apprendre la 3D, et j’avais accroché quelques images au mur histoire d’échapper à cette pièce un peu carcérale. Elles étaient très variées – un photogramme de Conte d’été de Rohmer, des photographies de chèvres, des dessins… – et se sont par la suite retrouvées dans le film que j’ai produit sur place, Le Corso (2008). J’ai souhaité fonctionner ainsi dans mes films suivants, avec des collectes d’images que j’ordonnais pour en faire un récit. Mais c’est véritablement lorsque j’ai bénéficié – avec mon frère Arnaud – d’une résidence à Lafayette Anticipations en 2014 que j’ai commencé à réfléchir au fait d’avoir un atelier. Nous travaillions tous les deux en binôme, mais lorsque j’étais seul, je me suis mis à marcher dans les lieux, en chantant, en cherchant des pas de marche. J’ai aimé cet espace, et je l’ai aimé assez vide, avec cette idée qu’on pourrait n’avoir rien à faire dans l’atelier. Rien à faire, c’est-à-dire être là, mais sans chercher à m’informer ni à travailler. Par la suite, j’ai eu d’autres ateliers, à DOC où je préparais mon film En attendant Mars, pour lequel j’avais accroché beaucoup d’images au mur, ou à la Cité des Arts, où j’ai gardé les lieux assez vides. Récemment, j’ai obtenu un atelier-logement dans le 15e arrondissement de Paris, où j’écris et je fais des aquarelles. Il y a un côté chambre d’ado, j’y travaille essentiellement le matin, j’aime le fait qu’il n’y ait pas de sociabilité, qu’on ne voie pas ce que j’y fais. Et à l’été 2018, j’ai investi cet atelier partagé avec Romain Sein et Olivier Passieux. Mon espace est assez nu, je ne veux rien accrocher au mur ; j’ai bien une banque d’images, mais je la garde sur mon ordinateur, c’est presque trop intime de la rendre publique. Ce qui me gêne avec le fait d’afficher sa collection d’images, c’est qu’elles sont persistantes, elles sont toujours là, sous les yeux. Les murs vides, cela me plaît bien : sans image pour arrêter le regard, tu peux projeter toute sortes de choses, dans les traces, les fissures. Quand je travaille à des animations, il y a toute une partie de calcul des images, pendant lesquelles il est impossible de continuer à utiliser l’ordinateur puisqu’il est occupé, et cela peut prendre des semaines. Ce sont des moments où je ne fais rien, où je vaque. Je viens très souvent à l’atelier pour ces temps-là, j’observe Olivier peindre, je lui pose des questions, je l’enregistre, on discute de son travail. Je suis fasciné par la peinture et les peintres et quand je le vois à l’ouvrage, cela me donne à penser. Je me pose sur l’escalier et je le contemple à l’œuvre, comme on regarderait un match de tennis. L’atelier m’intéresse avant tout en tant que lieu ; ce n’est pas tellement le fait d’y travailler qui me préoccupe, mais de comprendre ce qui s’y passe. J’y marche, j’y danse, j’y chante, parfois à tue-tête le soir car les voisins ont plutôt des horaires de bureau. Et je regarde les gens qui bossent en face. Récemment, mon travail a un peu changé de nature : avant, je passais essentiellement par l’image et la technique et maintenant c’est beaucoup plus de réflexion, de récit et d’écriture. Pour moi, l’atelier est d’abord un lieu d’observation.

Camille Paulhan est historienne de l’art, critique d’art et enseignante. Elle a soutenu en 2014 une thèse de doctorat portant sur le périssable dans l’art des années 1960-1970. Membre de l’AICA, elle écrit pour de nombreuses revues spécialisées et catalogues d’exposition. Elle enseigne à l’École Supérieure d’Art Pays Basque.